











Claude
Buraglio, collectionneuse de trouble
«
Ce sont toutes des Olympias » * … nous dit
Claude Buraglio, dont le travail s'articule à partir
d'une fascination pour l'image de jeunes femmes offertes
au regard comme les beautés graves et lascives
de la peinture de Manet. Elles ont pris, ici, la pose
de l'abandon nous dévoilant quelques fragments
plus intimes de leur corps avec une pudeur surannée
et un plaisir ambigu. On ne sait pas si l'artiste Claude
Buraglio s'efface derrière ces images de femmes
plus ou moins découvertes ou s'y projette comme
en un miroir déplacé, sans doute ces deux
mouvements à
la fois, recul et proximité. L'anonymat apparent
de la démarche, sa neutralité, ne sont
impersonnels, à mon sens, que par l'absence d'identité de
ces inconnues qui nous interpellent en sortant de leur
clandestinité, en quittant leur passé
pour se projeter sur l'écran de nos fantasmes.
On se prend à
les aimer, ces femmes comme par nostalgie; leur beauté,
pourtant ici à demi effacée presque usée,
rappelant le cinéma des années quarante.
Claude Buraglio collectionne depuis une quinzaine d'années
des photographies, images érotiques prélevées
dans des revues type "Sexe appeal"
ou "Nous deux", courrier des lectrices des
années trente où, il est émouvant
d'apprendre que ce sont les jeunes filles elles-mêmes
qui se sont prises en photo. Il y a, on le devine, une
excitation à s'exhiber ainsi, un narcissisme,
mais plus encore, pour nous spectateurs, un plaisir particulier à
revivre ces images, entre photo et estampe, où le
passé
est réactualisé grâce à l'agrandissement
jusqu'à l'échelle murale. A quel spectacle
nous convie donc Claude Buraglio ? Dans la série "Mendax",
ensemble de quatre panneaux de cartes à jouer
représentant des femmes nues dans des attitudes
provocantes, l'artiste joue à
peindre, cacher - montrer juste ce qu'il faut de fesses,
seins et sexe par des rehauts rose fluo et noir. |
La
machine visuelle expose ses artifices, càd la vision
de l'artiste, tout dans ce refus d'une subjectivité affichée,
d'une gestualité
ou d'indices personnels. Seule ici la vision fait sens grâce à
la technique lithographique, à une technique de report
(photocopie) et d'agrandissement, de morcellement des tirages
(traces de numérotation lisibles pour le repérages)
mal ajustés lors du marouflage sur toile. Dérangement
aussi à perdre de vue le sujet, visage, corps, ou
baiser perdu dans la trame grossière de l'impression,
dans les réserves blanches ou l'aplat noir qui occulte
les régions désirables ou intrigantes. C'est
là qu'intervient réellement le travail de Claude
Buraglio par les moyens graphiques de l'affiche et la banalité de
la qualité de l'impression sur des supports papier
modestes, elle nous fait entrer dans la matérialité
de l'image, elle déconstruit l'illusion, fait glisser
un peu de mort derrière les apparences. "Fais
moi mal mais pas trop peur", phrase troublante pour
les imaginations fertiles!, "le baiser du torero mort", "Boxe
0" et, bien cachée dans une marge blanche autour
d'une lithographie légèrement crayonnée
sur sa frange, cette phrase:
"mais n'y a t - il pas moyen de voir le dessous du jeu? "Claude
Buraglio nous le dévoile petit à petit ce dessous:
la fascination pour l'image vient de sa dimension sexuelle
et mortifère Elle joue avec un miroir qui met dos à dos
le masculin et le féminin, la violence et le désir,
l'acceptation et le refus, les interroge dans des diptyques
qui sont des sortes de pièges "à la mémoire
de", avec paillettes dérisoires, vinyle noir,
écrans de plexi.Le regard entre dans une jouissance,
ou une gêne?,
à fouiller, découvrir, se sentir voyeur parmi
les multiples propositions.Pourtant, comme dans tous les
dispositifs de Claude Buraglio, l'attente est déçue
car il s'agit moins de sexe que d'image d'où une sorte
de souffrance (heureusement ironisé grâce aux
titres) qui s'installe peu à peu par les procédés
de distanciation, de neutralisation mis en œuvre.
Claude
Buraglio ne se contente pas de "lessiver" l'image
càd de la vider de son contenu d'origine, elle lui
donne une nouvelle présence par les projections mentales
qu'elle permet puisque nous ne sommes plus tout
à fait ni dans la photo ni dans la peinture mais dans
l'entre-deux, lieu mental d'un magnifique désastre qui
affleure de toile entoile, en se jouant de nos sens -par ex.
dans: "S'il plaie à Sainte Rita
"Le visage semble écrasé, supplicié,
mais nous n'en saurons pas plus- aucune anecdote. Dans "elle
prie Sainte Rita", lithographie en 24 parties, une femme
nous tourne le dos, en tenue légère, elle exhibe
ses fesses rebondies, il se dégage de cette œuvre
un climat à la fois étonnant et angoissant (quoique
dédramatisé
par le titre) et paradoxalement une beauté; et s'il
s'agissait d'une véritable prière? Qu'en penser?
Qu'advient-il du corps féminin piégé par
l'image, de l'individualité, sa situation tragique et
comique? A chacun de répondre. Le mystère demeure,
entier, troublant. C'est ce silence qui fait la grande qualité du
travail de Claude Buraglio, cette mise en retrait du sens et
de soi .
Marie
Alloy, Juin 1998.

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