Du
noir comme couleur
J’ai
en mémoire, et très nettement une photographie
de ma grand -mère. Elle pose en long manteau à col
de vison, un béret légèrement
incliné sur la droite, des gants à
la main. Elle regarde l’objectif en souriant doucement
et découvre ses dents d’un blanc pur qui
contrastent avec le rouge mat de ses lèvres. Cette
photographie est en Noir et Blanc et il ne pourrait en être
autrement pour moi. Son manteau est-il bleu? Rouge?...
gris peut-être? L’image ne le dit pas certes,
mais toutes les suppositions sont permises. La distance,
cette distance du temps que suscite cette non-couleur — car
cette image, datée, restitue pourtant la réalité.
Ce manteau, ces gants étaient sans doute «en
couleur» mais il serait vain de deviner lesquelles,
car cette photographie telle que je la reçois,
telle que je la perçois — alors que je ne
l'ai qu’en mémoire
— existe et me renvoie à une réalité tangible.
Il ne semble pas qu’en utilisant la couleur de
façon systématique dans la photographie
ou dans la peinture, l’on restitue forcément
la réalité, mais plutôt un autre
aspect de cette réalité qui serait le réalisme.
Je parlais de distance, de l’espace à l’imaginaire
qu’offre le Noir et le Blanc, alors que la couleur
nous ramène à
une réalité brutale et immédiate.
Nous apercevons ou nous subissons plus que nous ne regardons
toutes ces images mobiles ou immobiles qui nous entourent,
mais dans la forme et dans le fond ne nous ressemblent
que rarement. Ainsi leurs couleurs se veulent une projection
de nous - mêmes mais n’en que le triste reflet.
Le Noir, le Blanc «imprime » quelque chose
de plus - la poésie, les sentiments. Ne nous interrogent-ils
pas ? forcés que l’on est de «mettre » mentalement
de la couleur. (...) |