
Vanité
d'mage
Grandes
lithographies, formées de lithographies mal
aboutées, vous qui donnez des images choc, dévitalisées,
qu’avez vous à narrer ! Rien ! si ce n’est
une scène d’un torero et d’une femme
qui se font face . Le torero arbore fièrement
son costume, se campe dignement, mais se trahit trivialement,
la «
cigarette au bec ». La femme adopte une pose ambiguë qui
évoque celle d'une prostituée attendant
son client. Mais la banalité de sa tenue nous
retient de la cataloguer comme telle. Nous ne saurons
rien de ce qu’ils peuvent se dire, et rien ne nous
l’indiquera . Mais tout nous invite à imaginer
un dialogue, et à l’écrire sur l’image
comme une bande dessinée, car nous ressentons
confusément que cette image n’est pas sans
passé. De fait, Claude Buraglio emprunte ses images à des
romans - photos des années trente . Elle construit
donc une image, à partir d’une autre déjà
fabriquée, en retire le texte qui en justifiait
la mise en scène, la fragmente et en modifie la
taille. L’image finale est le résultat de
deux opérations, l’une qui dévitalise
le contenu de l’image originelle, l’autre
qui la dénature. Libérée de se liens
avec celle d’origine, elle est comme en suspension
; suffisamment présente, grâce au procédé
du collage qui en renforce l’unité, et à son
agrandissement qui lui octroie un pouvoir d’attraction
visuel important, pour sidérer le regardeur ;
Suffisamment inconsistante pour porter en elle le fantôme
de l’image d’origine, un quelque chose d’évanescent,
qui tout en nous disant que bientôt nous en perdrons
la trace, nous la rappelle. |



(...) Cette
grande lithographie est suspendue dans son contenu,
comme si l’on pouvait croire qu’elle l’avait
perdu, tout en ayant le sentiment qu’il est toujours
prêt à se reformer .Exactement comme le
spectateur des Vanités des siècles précédents, « suspendu
dans ses activités quotidiennes, se voyait incité malgré lui à considérer
la fin de son existence, à anticiper la mort
et à faire resurgir le fantôme de son
histoire passée ». (1)Image,
vanité d’image qui nous démontre
combien chacune d’elles réintègre
le flot continu d’images de tous temps qui nous
assaille. Comme si désormais ce n’est
que par elles qu’il nous serait possible de reprendre
pied sur une réalité, consacrant définitivement
notre obligatoire médiation. A cet égard
la passion de Claude Buraglio pour récolter
des centaines d’images d’un temps qui peut
nourrir sa mélancolie du nôtre, est exemplaire.
Ce refus de se laisser bercer par les ronronnements
continu des une se succédant aux autres, ce
refus de croire à leurs contenus dérisoires
est une attitude que l’on pourrait rapprocher
de celle de Manet, qui s’insurgeait contre les
poses outrancières des modèles, contre
une société
bourgeoise qui maintenait artificiellement un sublime,
des conventions, des « formes vides ».
(2) Image, vanité d’image, car elle sidère
le spectateur. Imaginez que vous regardiez un film,
et que tout à coup il se bloque, ce n’est
pas tant le contenu de l’image qui vous retient,
que l’arrêt du mouvement. Ici ce n’est
pas le contenu l’image qui vous retient, mais
sa suspension, son pouvoir de « racolage visuel »,
exactement comme une affiche publicitaire vous arrête
parce qu’elle focalise votre regard sur un pôle
d’attraction, souvent symbolique, comme une belle
fille sur le capot d’une voiture.
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(...)Et
c’est dans ce sens que Claude Buraglio annexe
les tableaux de Manet dans certaines de ses lithographies,
comme symbole de cette capacité
à nous sidérer. Nous pouvons même
risquer un parallèle entre les moyens qu’ils
utilisent, bien qu’ils diffèrent. Manet
isole ses figures, pour obliger le spectateur à rétablir
l’unité du tableau. C. Buraglio utilise
le collage pour conserver à l’image finale
son unité. Il tend toujours
à ramener ses figures au plan, elle utilise
la lithographie qui lui assure cet effet « d’affiche » .
Il n’utilise que le thème du tableau qu’il
emprunte. Elle n’utilise que l’image graphique
du tableau. Bataille
a si bien dit, qu’avec Manet c’est la fin
du sujet comme prétexte à la peinture,
c’est évider le tableau de son sujet ;
pour Claude Buraglio c’est en quelque sorte un évidement
de l’image d’origine . Lorsqu’elle
emprunte l’image du torero mort ou celle de l’Olympia à
Manet, elle n’a de cesse de l’évider.
Elle l’isole de son fond soit en la situant
dans un cercle comme le torero, soit la traitant
uniquement graphiquement comme pour l’Olympia.
Puis elle dénature, en adjoignant au torero
une rangée de taureaux ; en ajoutant deux
cadres autour de l’Olympia, l’un avec
un Tarzan occupé à tout autre chose
qu’à
penser à elle, l’autre avec une banane
pelée. Ce troupeau de taureaux enlève
tout au drame du torero mort ; ce Tarzan indifférent,
cette banane dérisoirement vulgaire retire à l’Olympia
sa portée « d’horreur sacrée ».
Image, image vanité, qui prostitue son contenu
non pas pour le railler ou s’en servir, mais
pour en dénoncer la misère.
Stéphane
Doré, 1992. 1)Catalogue exposition
les Vanités dans la peinture au XVII ème
siècle. Musée des Beaux - arts de Caen
.1990. « La destiné du miroir »
Marie Claude Lambotte.P 31. (2) in Manet de
Bataille, Skira, 1955 . P 60 |









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